Maître artisan français qui transforme le cuivre en œuvres d'art d'exception, aussi bien pour les légendes d'Hollywood que pour les plus grandes cathédrales d'Amérique du Nord.

(1895-1979)

Albert Gilles

Les origines d'une passion (Paris, 1895–1926)


Né à Paris en 1895, au cœur battant de la Belle Époque, Albert Gilles grandit dans une métropole fascinée par le modernisme, l’acier triomphant et la magie des Expositions universelles. C’est dans ce climat d'effervescence industrielle et artistique sans précédent, où le travail des métaux précieux et industriels connaît son âge d'or, que s'éveille sa vocation.

Dès l’âge de 12 ans, il est initié au repoussé sur métal par sa tante, Palmyre Gilles. Déterminé à maîtriser cet art d'une finesse et d'une exigence extrême. le jeune homme prend des cours d’arts en soirée, alors qu’il poursuit des études en commerce, façonnant ainsi un profil à la fois visionnaire et méthodique.

La Première Guerre mondiale menace de briser cet élan prometteur. Déployé sur le front, Albert Gilles est gravement blessé à la main droite par l'explosion d'un obus. Pour cet artisan d'art, le verdict aurait pu être définitif. Mais c'est au cœur de la campagne normande qu'il trouve une méthode de rééducation aussi atypique qu'efficace : en trayant les vaches jour après jour, il parvient progressivement à redonner souplesse, force et mobilité à sa main meurtrie. À force de ténacité et porté par une passion inébranlable, il réussit l'exploit de réapprivoiser ses gestes pour retravailler le métal avec toute sa précision d'antan.

Au cours des années 1920, la passion d'abord reprise comme une thérapie devient le cœur de sa vie. Il se lance dans le monde de la décoration et du design d'intérieur, insufflant à ses créations en cuivre et en métal une signature unique, mêlant puissance de la matière et délicatesse des formes.

Cette quête d'excellence atteint son apogée entre 1925 et 1926 : son talent exceptionnel éclate aux yeux du monde lorsqu'il décroche le prestigieux prix du Salon des artistes décorateurs de Paris, scellant définitivement sa place parmi les grands maîtres ornemanistes de son temps.

Une ascension internationale : de Hollywood à La Havane


À la fin des années 1920, Albert Gilles traverse l’océan Atlantique, emportant avec lui son savoir-faire unique. Ce dernier ne tarde pas à charmer l’élite nord-américaine. Son parcours débute à Québec en 1927, avant qu’il ne déménage à Détroit en 1929. À ce moment-là, il se trouve au cœur de la capitale de l’automobile et met son talent au service des cadres supérieurs de Chrysler et de General Motors. En 1933, il se dirige vers la Californie et s’installe sur la côte ouest pour travailler en étroite collaboration avec l'élite d'Hollywood, notamment les célèbres Universal Studios et une myriade de légendes telles que Mae West et Fredric March — sans oublier Walt et Roy Disney. Ses compétences l’amènent même à La Havane, où il apporte son expertise à la restauration des portes majestueuses du Capitole national de Cuba.

Image : portes du Capitole national de Cuba (Ayngelina Brogan)

L’empreinte sacrée au Canada


En 1937, Albert Gilles, de retour dans la province du Québec, établit son atelier à Cowansville, élevant la technique du repoussage du métal à un niveau de maîtrise inégalé. Il consacre l’ensemble de sa vie à l’art sacré. Son exceptionnel talent se manifeste dans plus de trente églises, à commencer par le célèbre sanctuaire Sainte-Anne-de-Beaupré, où il forge le tabernacle et les grandes portes en cuivre. À partir de 1953, il s’établit à Château-Richer et poursuit sa carrière en créant de nombreuses pièces pour des églises canadiennes, notamment pour la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption. Il se joint ainsi aux trois autres artistes qui ont également travaillé à Sainte-Anne-de-Beaupré : Auguste Labouret, Louis Napoléon Audet et Pierre Gaudin.

Voici Des œuvres de Gilles qui se trouve dans la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption

Le Baptistère

Chacune des huit faces du baptistère est ornée d’une plaque d’étain repoussée, entourée de laiton (un alliage de cuivre et de zinc), mesurant environ 32 cm de haut sur 20 cm de large. Les plaques latérales illustrent les sept sacrements de l’Église catholique — le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la pénitence, l’onction des malades, l’ordre et le mariage — ainsi qu’une scène centrale représentant le baptême de Jésus.

La Table de communion et l’autel amovible

La table de la communion et l’autel mobile peuvent accueillir seize plaques d’environ 40 cm de haut sur 65 cm de large. Ces reliefs mettent en scène les quinze premiers « mystères du Rosaire » et l’apparition de la Vierge à Sainte-Bernadette Soubirous. Ces plaques finement ciselées témoignent de l’habileté exceptionnelle du repoussé.

La Lampe du sanctuaire

La lampe du sanctuaire se compose de plusieurs plaques d’étain montées sur une base de laiton et de fer forgé. Ornées de christogrammes et de symboles traditionnels, elles sont difficiles à observer de près en raison de leur position centrale. En effet, seule la personne qui descend la lampe chaque jeudi pour y remplacer le cierge peut apprécier la finesse de ses détails.

Installées en 1940 au début de sa « période religieuse », les œuvres en métal repoussé d’Albert Gilles façonnées à Cowansville se fondent si discrètement dans le décor de la cathédrale de Moncton. Pourtant, la richesse incroyable de leurs détails leur confère une valeur artistique et patrimoniale inestimable.

Un rayonnement et un héritage perpétué


À compter des années 1960, Albert Gilles élargit encore sa production, crée un musée dédié aux cuivres d’art et ouvre des magasins à Montréal, Ottawa, New York et Vergennes. Aujourd’hui, trois générations de Gilles poursuivent son héritage au Musée Cuivres d’Art Albert Gilles.

Image : Christorama-Cuivres-d’art Albert Gilles

Le repoussé : l'art de sculpter le métal à l'envers


Le repoussé est une technique d'orfèvrerie fascinante : elle consiste à former un motif en relief en pressant l'arrière d'une feuille de métal (or, argent, cuivre). Entièrement manuelle, elle transforme la matière sans jamais lui enlever le moindre gramme.

À ne pas confondre !

Le repoussage : se fait sur métal en rotation (comme le tour d'un potier).

L'embossage : se travaille uniquement sur l'avant du métal.

Un défi vieux de plus de 5 000 ans


Considéré comme bien plus complexe que l'embossage, le repoussé exige une grande précision, une patience d'ange et surtout une visualisation spatiale hors norme : l'artiste travaille à l'aveugle, sur l'envers du motif! C’est sans doute ce niveau de difficulté qui explique pourquoi si peu d’artisans le pratiquent aujourd’hui.

Pourtant, cette technique a traversé les âges et les cultures :

Le masque de Toutankhamon

(vers 1370 av. J.-C.)

Façonné presque entièrement dans une seule et même plaque d'or.

La Statue de la Liberté

(1878)

C'est la plus grande œuvre en repoussé au monde : sa robe réunit 300 plaques de cuivre martelées à la main.

Image : CK Foto